Je vais vous raconter ce qui est probablement l'un des trucs les plus stressants que j'ai vécu de ma vie. Et je dis bien probablement, parce que j'inclus là-dedans les exposés de troisième, le permis de conduire(la deuxième ou la troisième fois je sais plus trop) et la fois où j'ai dit "vous aussi" quand la serveuse m'a dit "bonne dégustation".
Je pars à six heures du matin. Nuit noire. Avec pour tout bagage une petite pochette verte sur laquelle il est marqué, en toutes lettres : "Petite section de maternelle — Valentin". Pas de cartable. Pas de sac à dos. Une pochette de maternelle. Posée sur mes genoux dans le bus comme si c'était un attaché-case. Quarante-cinq minutes de bus, une heure de train, et j'arrive à Paris à huit heures cinq pour un rendez-vous à l'ambassade américaine à dix heures quinze.
Deux heures à meubler. À Paris. Seul. Avec une pochette verte.
Je prends le métro pour la première fois de ma vie tout seul et je marche jusqu'à la place de la Concorde où je prends une photo de l'Arc de Triomphe de loin dont je suis sincèrement très fier. Vers neuf heures, je me dirige vers l'ambassade en me disant qu'avec un peu de chance je pourrais passer en avance. Et effectivement, le garde me fait signe. Je me dis : parfait, ça commence bien.
Je m'avance vers le portique de sécurité. On me demande de déposer mes affaires. Je dépose tout. Sauf mon chargeur. Parce que visiblement un câble USB-C représente une menace pour la sécurité nationale. Je suppose qu'on peut s'en servir pour attraper des buffles, je ne sais pas, ils n'ont pas précisé.
À l'intérieur, il y a deux guichets. Le premier, c'est rapide : empreintes, quelques documents, pourquoi vous voulez un visa. Classique. Le deuxième, c'est un peu plus… personnel. On me demande notamment ce que j'ai fait dans les années 1990. Je réfléchis. Je fouille dans ma mémoire. Je pense que je n'étais pas né. Trente minutes en tout, je ressors, je récupère mon chargeur — mon arme de destruction massive — et il est neuf heures trente.
Mon train de retour est à quatorze heures dix.
Donc je me dis : autant aller voir l'Arc de Triomphe de près cette fois, pas juste en photo floue de la Concorde. Je prends la ligne 1, je sors à Charles de Gaulle-Étoile, et là en sortant de la bouche de métro je suis émerveillé. Je n'ai pas l'habitude. C'est grand. C'est beau. Et surtout, maintenant vient le moment que j'attends depuis six heures du matin : le café.
Je repère un bistrot sur les Champs. Je rentre. Le serveur arrive avec le sourire. Je commande un double Espresso. Il me demande si je veux une viennoiserie. Je dis non. Et heureusement que j'ai dit non. Il m'apporte la note. Je regarde. Huit euros. Je me penche légèrement en avant. Je lis la devanture. George V.
Voilà. Je suis seul à Paris. Avec une pochette verte marquée "Petite section de maternelle Valentin". Et j'ai choisi, sans le remarquer, de prendre mon café dans l'un des établissements les plus luxueux; Quel galérien…
En signe de protestation, je me lève et je laisse un pourboire. Un euro cinquante. Je sors, sans me retourner, le menton haut, comme si j'avais laissé cinquante euros.
Il est environ onze heures. Il faut manger. J'ai des points Burger King. Je me commande un menu pour sept euros cinquante — soit cinquante centimes de moins que le café — et je m'installe devant l'Arc de Triomphe pour le savourer tranquillement. C'est à ce moment précis qu'un couple de Néerlandais d'un certain âge vient m'accoster pour me demander comment accéder à l'Arc. Je ne sais pas ce qu'ils ont vu sur mon front — "Office du Tourisme", "Renseignements gratuits".
Et puisque je suis lancé dans le tourisme, autant aller voir la Tour Eiffel. Je prends le métro jusqu'au Trocadéro. Dans le couloir du métro, une dame m'accoste. Elle veut faire des photos dans un photomaton. Je ne sais pas pourquoi elle m'a choisi parmi tous les gens présents — peut-être que j'inspire confiance, peut-être que j'avais l'air disponible, peut-être que la pochette verte donne l'impression que je travaille là. Je me dis: "quête secondaire, je saute à pied joint direct !!!" On s'installe devant la machine, je l'aide à naviguer dans les menus, on appuie sur le bouton, on attend. Les photos ne sortent pas. Elle me regarde. Pas pour me remercier. Pour me gronder. Comme si c'était moi qui avais mangé ses photos. Je suis à la fois bénévole, technicien, et responsable d'un incident que je n'ai pas causé. Les photos finissent par sortir. Elle me dit merci, et que Dieu me bénisse. Ce qui, après une matinée pareille, n'est pas de refus.
En sortant, je hume le doux air des vendeurs à la sauvette que j'esquive — non merci pour la tour Eiffel en plastique à 20€, j'ai déjà claqué 8€ dans un café — et j'arrive face à elle. Elle est là. De l'autre côté de la Seine… Mais elle est là hein ! Je sors mon téléphone, je prends ma photo, et avant même d'avoir le temps de le ranger, quelqu'un me tend le sien comme si sa vie en dépendait. J'accepte. Je prends la photo. Je lui rends. Immédiatement, quelqu'un d'autre me tend le sien.
En l'espace d'une matinée je suis passé de touriste solitaire à agent de l'office du tourisme à photographe professionnel non rémunéré. Tout ça avec une pochette de maternelle.
Je prends la deuxième photo. Je rends le téléphone. Et je pars dans une direction aléatoire, le plus loin possible, avant de faire demi-tour vers le métro et la gare.
Bilan de la journée : visa obtenu, Arc de Triomphe vu de loin et de près, Tour Eiffel photographiée, deux groupes de touristes orientés avec succès, un Burger King à 7,50€, un café au George V à 8€, et un pourboire de protestation d'un euro cinquante qui n'a impressionné absolument personne.
Mais bon j'ai mon visa, une pochette verte et une galère de plus qui se finit en jolie histoire.
Prochaine étape le vol et le logement…
— Valou
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